Point de vue d’un soignant : au-delà de la gestion de crise, la prévention doit davantage nous guider

Jean-Philippe Caron est kinésithérapeute au Centre Expert Parkinson à l’Hôpital Salengro , en charge de l’éducation thérapeutique. Son service n’est pas impacté directement par le COVID, mais l’est pleinement par des mesures qui ont mis à l’écart le quotidien du monde de la santé. Un mois après le début du confinement, au lendemain de l’allocution du Président de la République annonçant la prolongation du confinement et la nécessité d’augmenter le recours aux soins pour tous les malades, il fait le point sur ces enjeux qui dépassent la sphère médicale.

Comment avez-vous vécu cette transition dans ton service ?

Au début de la crise, on devait évoluer au jour le jour, en fonction de ce que disait l’ARS (Agence Régionale de la Santé). On a dû téléphoner à toutes les personnes qui avaient des interventions programmées pour qu’elles restent chez elles, renvoyer celles qui étaient là, transformer les chambres doubles en chambres individuelles, vider les lits pour les mettre en attente et être ainsi en d’absorber les services qui seraient engorgés.

Calmette a été entièrement transformé en une unité COVID19, Salengro également. C’est très anxiogène de débuter une journée sans savoir quelles seront les règles et directives à appliquer. Ce que j’ai vécu, c’est un fonctionnement à l’aveugle, avec un manque d’anticipation et de direction claire du national. C’est clairement une situation très anxiogène, avec dans certains cas des décisions qui contredisaient les directives de la veille. C’est très déstabilisant. Et les vols : les masques, le gel hydroalcooliques, ont manqué, il nous a fallu mettre les masques dans des coffres pour les distribuer au compte goutte.

Et toi, cela t’affecte-t-il aussi ?

Je ne travaille pas dans un secteur COVID, cependant on s’est retrouvé confrontés à des cas qui étaient diagnostiqués 48h après. Avec les masques, c’est la même incertitude qui pèse : quand aura-t-on les masques ? Le patient que l’on traite est-il atteint, faudra-t-il changer son protocole ? Je suis aussi entouré de collègues très stressés par la peur de contaminer leur famille, leurs enfants. J’ai un collègue qui a toussé quelques jours, qui a fini par consulter, puis qui a été mis en quarantaine. Par ailleurs, toutes les visites sont interdites : pour des patients qui ont des comportements et une situation cognitive compliqués, le fait de supprimer les visites a énormément d’impacts sur des situations qui sont déjà, à la base, pas simples. Les cas d’Alzheimer demandent déjà beaucoup de présence, d’attention en temps normal. Dans notre cas c’est vraiment chaque maillon de la chaîne qui est affecté et qui est encore plus tendu qu’à l’habitude. Et ce stress ne s’arrête pas à l’enceinte de l’hôpital. Le matin et le soir, la ville est comme frappée par un black out, on se retrouve parfois seuls dans le métro, tous les repères sont complètement bouleversés.

On pense aussi fortement aux malades qui ne sont pas atteints du COVID, mais dont l’état de santé est incompatible avec une interruption des soins…

Nos patients sont des malades atteints de malades chroniques, dont le suivi a pourtant été parfois brutalement interrompu. Il y a beaucoup d’impuissance à ne pas pouvoir mener notre rôle qui normalement est dédié à la prévention, parce que celle-ci est d’un coup devenue secondaire. Il y a parmi ces personnes des gens qui attendent leur consultation et des réponses depuis des mois, qui subissent un stress amplifié du fait de leur fragilité, de l’évolution de leur maladie. J’espère que suite aux propos, ou à la prise de conscience du Président de la République, la prévention va de nouveau avoir sa place, au moins pour faire ce que nous appelons de la prévention primaire, ne pas attendre que les patients deviennent diabétiques, hypertendus. Car ces personnes ont des capacités métaboliques moindres et la prévention reste donc nécessaire, indispensable. Certains cumulent la précarité, la pauvreté, avec la maladie voire des maladies. Nous devons absolument éviter ce cumul des inégalités de santé, et des inégalités sociales.

Du point de vue de ta spécialité, quels sont selon toi les besoins, les urgences que nous devons apprendre à mieux gérer ?

Pour préserver sa santé, mieux gérer des maladies chroniques ou autres maladies associées, pour pouvoir mieux supporter toute pathologie, il est nécessaire d’avoir un corps en bonne santé. Le surpoids, par exemple, augmente les risques de mortalité. Dans le cas du COVID, 80% des patients à l’hôpital sont en surpoids. A l’avenir, y compris dans un avenir proche, on pourrait donc éviter d’engorger l’hôpital et les soins intensifs en faisant de la prévention.

Mon activité professionnelle est en grande partie dédiée au bien être, à la santé. On sait que l’activité physique est indispensable à la santé, pour préserver la glycémie, les poumons. Chaque année, 5 millions de personnes dans le monde meurent de la sédentarité. Pour cela, il n’y a qu’une chose à faire : l’activité physique, et essentiellement la marche. Mais cela nécessite des lieux, de l’espace, au-delà de la rue et des trottoirs pour aller d’un point A à un point B. Si on veut stimuler les personnes, leur donner la possibilité et l’envie de marcher, de bouger, la première chose c’est de leur donner la possibilité de se rendre dans des parcs, au contact avec la nature, avec un environnement agréable. Forcément, moins il y a d’espaces verts, plus c’est compliqué. Mais pas impossible.

Il est donc nécessaire de permettre de davantage sortir de chez soi, pour pouvoir bouger et ainsi renforcer nos organismes. Penses-tu cela possible en cette période de confinement ?

Bouger, c’est aussi pouvoir faire du vélo. L’activité physique, c’est un médicament sans effets secondaires. Si on le prend à vie, il permet d’éviter nombre d’effets. Plus la crise du COVID dure, plus il devient urgent de modifier nos espaces publics et nos espaces verts pour que les lillois puissent bouger, se déplacer – y compris de manière transitoire.

Il faudrait également autoriser des déplacements plus lointains que 1 km. Marcher, courir, faire du vélo sont des activités nécessaires. Le problème vient qu’à Lille nous avons plus de 200 000 personnes qui sont concentrées dans des espaces trop petits. Mais nous pourrions favoriser un retour à l’activité physique et sportive en contrôlant les accès, les affluences, en ouvrant des espaces aujourd’hui fermés ou inaccessibles aux sportifs et aux marcheurs. Et en fixant des conditions : rester mobile, ne pas s’asseoir, garder ses distances, ne pas être plus de deux. En Belgique ils le font, en Autriche aussi. Il y a un risque, non négligeable, que nous connaissions prochainement une explosion des problèmes de santé, qu’ils soient liés à un non recours au soin ou à une sédentarité imposée. D’autant plus dans notre région, cette crise aura d’autres conséquences sanitaires, bien au-delà du COVID19 – en particulier pour des populations qui étaient déjà, en quelque sorte, sur le fil du rasoir (toutes celles qui cumulent déjà des inégalités sociales et de santé). Au contraire, il faudrait que ce confinement puisse produire un vrai goût pour l’activité physique, favorise dans la durée la pratique de la marche, de la course – et remette en avant tous les enjeux de prévention. C’est une question de santé publique, certes à plus long terme, mais toute aussi indispensable.

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