Aléas de la gestion de crise et boom des circuits courts

De nombreux facteurs ont contribué à l’augmentation de la consommation des ménages : fermeture des restaurants et cantines, craintes de pénurie… Le COVID 19 nous renvoie à l’organisation de notre système alimentaire, et à l’envie de consommer mieux, différemment. Si notre métropole est plutôt bien dotée en circuits courts alimentaires, ceux-ci ont dû faire face à une demande accrue, probablement autant liée à la souplesse de leur organisation qu’à la défiance vis-à-vis des grandes surfaces. On fait le point avec l’une des petites mains de ces circuits courts : Ana Taleb, colistière de la liste Hellemmes Verte 2020.

D’abord, comment toi et tes collègues avez vécu le début de la crise du COVID ?

De mon côté, je suis arrivée après la tempête – et du coup je n’ai pas été confrontée aux multiples interrogations que chacun se posait tout en devant faire face à la demande, aux évolutions nécessaires… J’avais été exposée à la fin de la campagne électorale– donc j’étais confinée préventivement, d’autant que dans mon entourage il y a des personnes particulièrement fragiles. J’ai dû suivre à distance ce qui s’est passé au niveau des Halles de Wazemmes, les négociations entre les commerçants des halles et la mairie pour pouvoir reprendre les activités. Heureusement les commerçants des Halles avaient déjà l’habitude de se regrouper, de travailler ensemble – sans cela, il n’est pas sûr que l’activité ait pu reprendre aussi vite sous forme de Drive piéton, ou que la demande de dérogation ait été portée par les services de la ville à l’attention de la préfecture. Un des points soulevé lors des négociations est que les halles ont été considérées comme marché couvert tandis que les galeries marchandes pouvaient rester ouvertes, dans la mesure où s’y trouvaient des commerces de premières nécessités. Ca tombe bien, sous les halles il y a une grande diversité d’artisans et de commerces de bouche! 

Pendant la durée de la fermeture, les commerçants des halles ont reçu des commandes, les ont préparées et en ont assuré le retrait -ce qui est un métier en soi. Au final, pendant trois semaines, les équipes ont dû s’adapter à des situations très changeantes. Il faut se rappeler que les samedi et dimanche 14 et 15 mars, le dernier week-end avant le confinement, les équipes avaient dû faire face à une affluence énorme, pour embrayer ensuite sur tous ces changements. On voit bien là la résilience des petits commerces, et de l’organisation collective : cela doit nous appeler collectivement à mener plus fortement la réflexion sur la place des circuits courts et des petits commerces en ville.

Maintenant que tu as repris, comment vis-tu ton travail au jour le jour ?

Ce qui est insupportable, ce sont les informations qui viennent se contredire d’un jour sur l’autre – faut-il un masque, ou pas? – Faut-il voter, travailler ou rester chez soi? Je ne vois pas comment il est possible de se déterminer sereinement dans ces conditions. Et bien sûr ce stress pèse de manière très inégale sur les lillois-es. Je prends les transports en commun chaque jour pour aller travailler : cette fracture sociale entre ceux et celles qui sont obligé.e.s d’aller travailler pendant la crise est incontestable. Beaucoup ne sont pas confrontés à cette situation, c’est une question de classe sociale. Chaque jour je vois dans le métro la résignation, voire la peur sur les visages. J’espère que l’on oubliera pas cela après coup, car aller travailler ce n’est pas que du courage, c’est aussi une obligation, qui n’est pas la même pour tou.te.s. C’est assez révoltant de constater ça, jour après jour, ces inégalités.

En ce qui me concerne, je m’estime assez chanceuse car j’ai pu me préparer, appréhender progressivement cette peur qui est quand même assez forte. Le début a été le plus difficile, avec toutes ces interrogations, la crainte d’exposer mes proches. Il y a beaucoup de contraste entre l’inquiétude que l’on peut avoir chez soi, quand on est confiné, et le moment où l’on retrouve son équipe, les clients. Puis l’habitude s’installe. Au final, je trouve positif qu’un commerce indépendant puisse se maintenir, qu’il permette d’accéder à des produits de qualité. C’est bien pour les usagers, c’est une question d’équité, d’équité de service.

Pour ce qui est des conditions sanitaires, comment cela se passe ?

Les conditions sanitaires ne me paraissent pas plus mauvaises que dans la grande distribution -où il y a aussi des salariés très concernés et vigilants. Nous bénéficions d’une fréquentation régulée par les services municipaux, il n’y a pas de libre-service en fruits et légumes, ce qui limite le contact avec les produits. Beaucoup de choses sont mises en place : le plexiglas, pour se protéger, le lavage de mains, les distances sociales avec les clients. L’épicerie est toute petite, donc on ne fait rentrer que deux personnes à la fois. Mais il y a aussi une conséquence de la communication contradictoire du gouvernement : on a des masques, mais tous ne les portent pas. Je m’interroge beaucoup sur le fait que certaines précautions soient appréhendées comme une question de choix individuel, alors qu’il s’agit peut être d’une question d’auto-régulation collective. Les consignes scientifiques, celles des médecins sont claires sur ce point: il faut que les autorités qui régulent la santé et le droit des salarié-es sortent du flou, qui est préjudiciable pour toutes les personnes en activité.

Et votre relation avec la clientèle, qu’observez-vous ?

Les clients globalement nous font beaucoup de retours positifs, en particulier sur le fait que le service soit maintenu. Pour moi, il y a beaucoup de satisfaction à pouvoir soutenir et pérenniser le modèle économique de la petite production proche de chez eux. Cette période est vraiment propice à faire ressortir cet attachement des consommateurs aux productions locales, aux circuits courts. Certains viennent pour rompre la solitude, discuter, rechercher cette proximité, qui est pourtant contrainte – toute la journée, nous parlons beaucoup avec nos clients. Nous avons par contre quelques personnes très âgées qui ne viennent plus, des personnes que nous voyions avant beaucoup – notamment parce que faire leurs courses leurs permettaient d’avoir des contacts et des échanges quotidiens – et dont nous n’avons plus de nouvelles aujourd’hui. La question que l’on se pose alors est : « est-ce que cette personne est tout simplement prudente, ou est-ce qu’elle est confrontée à la solitude, à la maladie, est-elle contrainte de consommer autrement ? ». Quand on le peut, on essaie de reprendre le contact, et il y a aussi des réseaux informels de consommateurs qui permettent parfois de s’approvisionner. Une piste pour l’avenir proche intéressante, en particulier pour ces personnes isolées, ou fragiles, serait que la ville de Lille soutienne le développement de service de livraison-vélo. Des restaurateurs des Halles impactés par le COVID-19 proposent ce service, qui pourrait être optimisé avec l’aide des services de la ville pour cibler des personnes qui n’y auraient pas accès.

Un dernier mot sur les risques, ou légendes de pénurie ? Qu’en est-il pour les circuits courts ?

Ce que l’on a observé, ce sont des pénuries de farine, d’oeufs, de levure boulangère. On a été sauvé par Norabio (centrale de distribution départementale, bio et coopérative) qui nous a permis de distribuer une farine locale. La filière laitière est impactée au niveau national: nous ne produisons pas assez de lait bio français pour soutenir la demande, ce qui explique que nous manquons de crème fraiche, d’emmental, de beurre. Une conséquence paradoxale du confinement est que nous pouvons proposer du beurre bio produit localement: le producteur qui ne pouvait auparavant plus nous fournir au détail (son activité était destinée à la production de yaourts pour la  restauration collective), a repris sa production car il avait beaucoup de matières grasses sans débouchés. Aujourd’hui, on voit arriver la saison du printemps, ce moment où les étals regorgent de nouveaux produits. Serons-nous amenés à manger nos salades d’été confinés?

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